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Auteur(s) : Yves Ternon

Editeur : du Félin

« Telle une étoile massive en fin de vie, la “supernova” ottomane a bouleversé son environnement. A un siècle de distance, elle continue d’illuminer (ou d’assombrir, selon le point de vue) le paysage régional et la nébuleuse d’Orient qui lui a succédé demeure des plus instables. D’une question d’Orient à une autre, l’histoire que nous raconte avec passion Yves Ternon n’est, à bien des égards, pas terminée »

- Marc Goutelier (Les Editions du Félin).

« Turquie: 100 ans après, Recep Tayyip Erdogan exploite toujours le ‘syndrome de Sèvres’ » titrait ce 10 août ‘Le Soir’ (Bruxelles), rappelant que pour le « nouveau sultan », Sèvres est toujours d’actualité : « Il y a un siècle, le 10 août 1920, le pouvoir ottoman était contraint de signer le traité de Sèvres, qui organisait le dépeçage de l’empire au sortir de la Première Guerre mondiale. Ce traité ne sera jamais appliqué, mais le souvenir de l’humiliation de Sèvres reste vivace chez une partie des Turcs ».

Le président Erdogan exploite ce ressentiment. La Turquie est essentiellement animée par un revanchisme sur la défaite ottomane de 1918 dans la Première guerre mondiale et le Traité de Sèvres qui a consacré son démembrement. C’est cela qui anime dès les Années ’20 le « pantouranisme » (récupéré par Erdogan avec son alliance de 2017 avec les « loups gris » du MHP) et le néo-ottomanisme du Régime AKP : « L’Empire ottoman, entré en guerre à reculons aux côtés de l’Allemagne, est l’un des grands perdants de la Première Guerre mondiale. Obligé de se soumettre à l’occupation alliée, il a en fait cessé d’exister comme Etat indépendant. « Les territoires ottomans étaient l’un des principaux enjeux de la guerre », rappelle Mehmet Alkan, président de la Fondation d’histoire à Istanbul. « A la fin du conflit, les Etats vainqueurs se sont logiquement empressés de se partager ces territoires. » L’armistice signé le 30 octobre 1918 en rade de Moudros, en Grèce, puis, surtout, le traité de Sèvres, du 10 août 1920, consacrent le démantèlement de l’empire. « Imaginez un tout petit pays centré sur l’actuelle capitale, Ankara, sans aucun accès à la mer, dont 99 % du territoire ne serait constitué que de terres agricoles, sans espoir d’industrialisation », décrit l’historien. « C’était ça, la Turquie de Sèvres » (…) »

Le livre d’Yves Ternon est le guide indispensable pour comprendre la grande majorité des conflits contemporains (Syrie, Irak, Balkans, Maghreb ou encore Kurdes, Arméniens, Arabes ou Turcs etc.), tous héritiers de la chute de l’Empire ottoman.

Pendant six siècles la maison d’Osman imposa sa loi à des dizaines de peuples et de nations. A son apogée, au XVIe siècle, l’Empire ottoman s’étendait sur trois continents. Puis il amorça son déclin. Ce déclin nous en payons toujours le prix géopolitique en 2020 ! Les sultans ne pouvaient moderniser l’empire en préservant les règles théologiques sur lesquelles il reposait. L’Empire ottoman subit les pressions divergentes des puissances européennes. La Russie – l’ennemi historique, la 3e Rome qui est l’héritière directe de Constantinople, la seconde Rome - convoitait ses territoires. L’Angleterre, qui sera bientôt celle du premier « Grand Jeu », tenait à la préserver pour assurer sa route des Indes. Au XIXe siècle, miné par l’éveil des nationalismes, l’empire commença à se démembrer et perdit ses possessions européennes et africaines. En rêvant de reconstituer un ensemble turc asiatique, les Jeunes-Turcs (ceux d’Enver Pacha) précipitèrent son effondrement qui se produisit après la Première Guerre mondiale.

Alors Attaturk vint, un anti-Erdogan !

La révolution kémaliste préserva l’empire d’une désintégration. Sur ses ruines, Mustafa Kemal édifia une République turque laïque et moderne. Sur ses ruines, Mustafa Kemal édifia une République turque laïque et moderne. Il effaça les traces de cette théocratie, transforma les institutions et les mentalités et introduisit les éléments de la civilisation occidentale, tout en procédant à une homogénéisation ethnique et en réécrivant l’histoire pour la modeler à sa vision.

UNE HISTOIRE PAS TERMINEE :

« LA TURQUIE D’ERDOGAN N’A PAS FAIT LE DEUIL DE L’EMPIRE »

L’Empire ottoman fut un vaste ensemble multiethnique et multiconfessionnel. La Turquie n’est pas la seule héritière de cet empire. Aujourd’hui, plus de vingt Etats ont, dans leur histoire, un passé ottoman. En restituant à chacun la part de ce passé qui lui revient, ce livre contribue à apaiser des forces irrédentistes et des passions nationalistes toujours vives. Il fournit une grille de lecture nouvelle à l’histoire des Balkans et du Proche-Orient. « De la Syrie à la Libye, le projet « néo-ottoman » d’Erdogan titrait récemment ‘Le Monde’ ; c’est dire l’intérêt qui s’attache à une étude renouvelée de ce que représenta l’Empire ottoman et des traces laissées par sa chute en 1918.

Le spectre de l’Empire défunt semble hanter encore les hommes, les cartes, les dirigeants. Chaque jour, qu’il s’agisse des mouvements d’Ankara en Irak, en Syrie et plus récemment, – avec quel éclat – en Libye et en Méditerranée orientale, on voit que la Turquie d’Erdogan n’a pas fait le deuil de l’Empire. Le nouveau « sultan » ne reçoit-il pas les dignitaires étrangers dans son immense palais, entouré d’une garde d’honneur revêtue d’uniformes et d’armures turcs des siècles d’or de l’Empire ottoman ? Des noms de grands sultans sont attribués à des ouvrages monumentaux. L’osmanli, la langue de l’administration ottomane, écrite dans sa variante de l’alphabet arabe, a fait son retour dans l’enseignement. Istanbul a célébré avec ferveur le 29 mai, le 567e anniversaire de la conquête de Constantinople par le sultan Mehmet II, dit le « Conquérant ». Pour la première fois depuis quatre-vingt-sept ans, un imam a récité une sourate du Coran à l’intérieur de la basilique Sainte-Sophie. Erdogan évoquait constamment l’idée de transformer la basilique en mosquée, ce qu’elle a été de 1453 à 1935, tandis que Kemal Attatürk en avait fait en musée, ce qui n’était pas vu d’un bon œil par l’élite laïque du pays et encore moins par la Grèce, qui rappelle que « Sainte Sophie est un monument mondial du Patrimoine mondial culturel ».

Certes, Recep Tayyip Erdogan ne cherche pas à éliminer toute trace de l’idéologie kémaliste, comme on l’a souvent écrit, mais plutôt à en intégrer la dimension nationaliste, si chère au peuple turc, certain de son passé mythique dans une histoire ottomane pluriséculaire. À son apogée, cet Empire, dont les ascendances turques le reliaient aux empires nomades nés dans l’immensité des steppes d’Asie centrale au Moyen- Âge, s’étendait des plaines de Pannonie, en Hongrie, aux Montagnes du Yémen, et des contreforts de l’Atlas à ceux du Caucase, en passant par le Golfe, lac ottoman, dont s’est saisie Albion pour sécuriser la voie de son empire des Indes. C’est cette histoire que trace avec profondeur Yves Ternon, mais son regard porte bien au-delà.

On sait bien que telle une étoile massive, en fin de vie, comme l’écrit Marc Goutelier dans sa lumineuse préface, la « supernova » ottomane a bouleversé son environnement. La disparition de l’Empire a généré un vide qui n’a jamais pu être durablement comblé. Les États successeurs, Liban, Syrie, Irak…, se sont montrés trop faibles, et surtout trop hostiles les uns envers les autres pour pouvoir assurer eux-mêmes une cohérence de leur environnement régional. Français et surtout Britanniques, qui se voulaient les nouveaux maîtres des lieux, tombeurs de la « Sublime Porte », n’ont pas été en mesure d’imposer leur influence, devenue très contestée après 1945. N’est-ce pas au sujet de la Turquie et de la Grèce, qui s’étaient affrontés à propos des ruines de l’Empire ottoman, que Londres a passé le flambeau de la défense du monde occidental à Washington, en 1947 ? Cependant, les États-Unis, pris dans la politique globale d’affrontement avec l’URSS et fondant leur politique sur les deux piliers Iranien et saoudien, n’ont pas perçu les subtilités des équilibres régionaux et locaux. Autre disparition, loin d’être sans conséquences, celle du califat en 1924. Ce fut l’étendard de l’islam durant quatre siècles, et sa brusque disparition a créé un vide dans lequel se sont engouffrés les Frères musulmans, créés quelques années plus tard, en 1928 dans une Égypte sous occupation britannique. Daech, né sur les ruines de l’Irak post-2003, ne s’est-il pas approprié le titre de sultan pour profiter du désarroi des populations privées de toute affiliation ?

« LE TRAUMATISME DU DEPEÇAGE IMPERIAL »

La Turquie n’a donc pas fait son deuil de l’Empire, est-ce cela qui la rapproche, en apparence et en apparence seulement, de la Russie ? tel n’est nullement le propos d’Yves Ternon, mais son ouvrage pousse le lecteur à s’interroger. En effet, les deux pays ont ressenti dans leur chair le traumatisme du dépeçage impérial. Tous deux s’interrogent sur leur identité, qui n’est ni européenne, ni totalement asiatique, mais eurasiatique. Tous deux, pense-t-on, se comportent en citadelles assiégées, se méfiant de leurs voisins – pour la Turquie ce sont Grecs et Arabes. Voilà l’un des mérites de l’ouvrage d’Yves Ternon, qui éclaire sur les origines d’une multiplicité de crises de notre époque.

Les dernières années de l’Empire ottoman et celles qui suivent, font d’ailleurs l’objet d’une attention particulière de l’auteur. Et pour cause : les événements de cette période ont en grande partie modelé la Turquie, mais aussi le Moyen-Orient, les Balkans et dans une grande mesure l’Afrique du Nord tels que nous les connaissons aujourd’hui. Sur les terres de l’ancien monde ottoman, facteurs identitaires et ingérences des puissances avaient joué un rôle moteur dans la désagrégation de l’Empire. Ils continuent, à ce jour, d’y alimenter violence et conflits. On ne s’étonnera donc pas que près de deux cents pages soient consacrées aux dernières années de l’Empire ottoman, de la paix des alliés de Moudros à Sèvres, de l’apparition de Mustapha Kemal au sort des minorités chrétiennes d’Asie Mineure, passant par sa paix de Lausanne. Une cinquième et longue partie est consacrée à la République d’Atatürk ; le rayonnement de la Turquie atteint alors une sorte d’apogée. Le roi Édouard VIII lui rend visite en 1936, la première d’un souverain britannique en Turquie. Reza Shah, qui avait pris le pouvoir en 1929 et l’avait érigé en modèle, avait été accueilli triomphalement en 1934, ébauchant une entente asiatique entre la Turquie, la Perse et l’Afghanistan, qui, si elle s’était perpétuée et consolidée, aurait évité bien des déboires. La question d’Orient, qui avait tant animé les chancelleries à compter de la guerre de Crimée, de l’ « homme malade » de l’Europe, n’est pas morte.

Que d’héritages a-t-elle laissé ; le génocide arménien, non reconnu par Ankara, la question kurde, le Kosovo, un des derniers territoires balkaniques à quitter le giron ottoman, la Bosnie, toujours minée par des tensions inter communautaires, Chypre, ou encore l’île d’Aphrodite, toujours occupée. Que l’on observe la récente et forte poussée turque en Libye, cette ex-régence de Tripoli, ultime fragment africain de l’Empire ottoman en Afrique, qui s’ajoute aux réseaux de coopération avec l’Afrique, les actions en direction des Balkans et la présence turque en Syrie et en Irak. L’histoire de l’Empire ottoman n’est pas totalement terminée.

( source : http://www.lelitteraire.com/?p=62207)

REGARD SUR « L’EMPIRE OTTOMAN D’HIER ET PEUT-ETRE D’AUJOURD’HUI »

« L’ouvrage permet de comprendre les ressorts de la politique néoottomane du gouvernement turc actuel qui s’appuie sur la nostalgie de l’Empire des sultans, sa récupération propagandiste et ses héritages géopolitiques (pensons à la Libye). L’histoire nous montre qu’on est passé d’un ottomanisme à un nationalisme turc, et qu’on arrive à une synthèse des deux. Mais que ce soit l’un ou l’autre, on remarque que les minorités, sur­tout chrétiennes, sont toujours les victimes de cette histoire, entre dhimmitude, enlèvements, massacres et génocide. Là aussi, la modernité dont se revendiquaient les Jeunes Turcs – et le modèle révolutionnaire français, point sur lequel l’auteur aurait peut-être davantage dû insister – a conduit à une radicalisation des rapports politiques ».

À propos de l’auteur(s) :

Yves Ternon est historien. Il a consacré l’essentiel de ses travaux à l’histoire des génocides du XXe siècle. Il est l’auteur de nombreux livres, en particulier Les Arméniens. Histoire d’un génocide (Seuil, 1996), L’Etat criminel, les génocides au XXe siècle (Seuil, 1995), L’Innocence des victimes au siècle des génocides (Desclée De Brouwer, 2001) ou encore Eclats de Voix (éditions du Félin, 2006).

Format (cm): 15.6 * 23.5

Pages: 520

ISBN: 978-2-86645-898-0

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