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Pour sauvegarder l’avenir de ses albums, Schuiten donne des centaines de ses planches !

Rédaction EIPA /

Revue de Presse

# Intéressant édito de Guy Duplat dans LA LIBRE Belgique du 10/04/2013,

Avec une splendide Une de Schuiten :

« Il y a quelques jours la nouvelle avait fait grand bruit. “Le Monde” en France y a consacré près de deux pleines pages ! François Schuiten, le grand auteur bruxellois de bande dessinée, l’auteur avec Benoît Peeters des “Cités obscures” et de tant d’albums donnait à de grandes institutions 80 % de ses 1500 planches et illustrations originales, 80 % de l’œuvre de toute une vie. Un geste fort pour assurer, explique-t-il, la pérennité de ses albums et le respect envers ses lecteurs. Un geste généreux car il eût pu vendre ses planches au prix fort. Mais il a préféré, à un gain immédiat, l’avenir de son œuvre (…) cette démarche d’autant plus méritoire qu’en Belgique, on a bien peu le souci de conserver le patrimoine culturel (…)

Depuis qu’on a appris cette donation, y compris à la Bibliothèque nationale de France (BNF), François Schuiten n’a pas reçu un seul coup de téléphone d’un responsable politique ou de musée. Rien. »

# Dans la LIBRE, Schuiten explique aussi sa décision,

A lire pour comprendre comment les états, Belgique, mais aussi France pourtant sensible au prestige culturel, se désintéressent des artistes et de leurs oeuvres :

Extraits : « J’espère , nous dit-il, que ce geste provoquera une réflexion sur le sujet de l’avenir de nos œuvres mises en danger par la fragilité des nouvelles technologies. Mais hélas nous vivons dans des sociétés amnésiques où il est difficile de poser la question du patrimoine. Avec les technologies nouvelles, on croyait avoir le Graal et on le répétait avec arrogance. Mais chaque époque a sa fragilité technologique. Regardez les lettres d’aujourd’hui, il n’en restera rien. Ce qui me pousse n’est pas l’orgueil de voir mes albums sauvés, mais bien le respect des gens qui demain voudront peut-être encore lire mes livres et ont le droit d’avoir des livres de parfaite qualité, imprimés à partir des planches originales et pas des ersatz réalisés à partir d’albums existants. Mais la question que je pose est aussi éthique, surtout en Belgique. Cette question ne semble pas vraiment interpeller l’État. Or un pays qui n’est pas capable de reconstruire son histoire ne peut pas s’inventer un avenir »

« Quand on a, comme moi, passé tant d’années à dessiner des planches, on se préoccupe forcément de leur avenir. Ces planches originales pourront-elles continuer à être utilisées pour imprimer des albums de qualité ? On a longtemps laissé croire que les nouvelles technologies sauveraient tout. Mais déjà, le film était fragile. Il y a des fichiers qui se perdent ou qu’on ne peut plus ouvrir. La technologie avance et innove, rendant l’ancienne caduque. Si on ne peut repartir des planches originales et qu’on doit se contenter des fichiers actuels trop faibles, on ne pourra par exemple, quand on inventera cela, “entrer dans l’œuvre”, “animer les couleurs”. Il faut sauver les originaux.

(…) Prenez l’album mythique “Arzach” de Moebius des années 70. Il a vendu les originaux, on ne peut plus partir des films. On doit donc repartir des anciens albums imprimés, c’est désastreux. Voyez Raymond Macherot qui vient de mourir et pour qui j’ai une énorme estime. On l’a laissé disparaître dans l’anonymat. L’État ne s’est jamais occupé de sauver le patrimoine de celui qui créa Chlorophylle et tant de BD de notre enfance

(…) Ce fut déjà le cas à la succession Magritte. Un pays qui s’enorgueillit d’être la patrie de la bande dessinée laisse partir des grands auteurs et leur œuvre dans l’anonymat. Avec Philippe Geluck, j’étais allé voir Didier Reynders pour demander ce que l’État pouvait faire pour sauver ce patrimoine. Mais nous n’avons jamais eu de suite. Toute une partie de mon œuvre est axée sur la sauvegarde du patrimoine, entre autres architectural à Bruxelles. Rien n’a changé (…)

Des gens m’ont dit que j’étais fou. Mais je n’ai pas cédé aux sirènes. Mes enfants auraient été obligés de vendre de nombreuses planches et disperser les albums pour payer les droits de succession. J’ai donc donné toutes les planches de mes albums, autant les albums noir et blanc que ceux en couleurs, les plus fragiles. Et quand on donne, on ne peut plus changer d’avis. Cette décision fut comme une libération. Mon métier est de dessiner et de réaliser des albums, pas de gérer des prix et une valeur marchande devenue perverse. Mais bien sûr, contractuellement, les institutions bénéficiaires doivent s’en occuper, accepter qu’on les utilise pour de nouvelles impressions d’albums ou pour des expos. Je me devais de garder le contrat moral avec mes lecteurs. Je leur dois de leur laisser demain la possibilité d’avoir encore des albums bien imprimés et pas massacrés parce qu’on n’aurait plus les originaux. Le marché de la bande dessinée est fragile. Il y a 5000 nouveautés chaque année. Et l’économie d’un album devient parfois liée plus à la vente des planches originales qu’au tirage des livres. »

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